[Nouvelle] Les contes de la Forêt des Marais

marais

Evena courait à en perdre haleine, éperdument elle essayait d’échapper aux murmures menaçants de la forêt… Elle était vivante, elle en était intimement convaincue…

Sinistre et vivante.
Les susurrements lugubres se faisaient de plus en plus pressants, l’obligeant à aller au-delà de ses propres forces et ne lui laissant guère le temps de reprendre son souffle…
Soudain, elle trébucha, mais par chance, elle parvint à maintenir son équilibre précaire et à poursuivre sa course effrénée contre la menace latente, persuadée que cette racine, objet de son hypothétique chute s’était placée là volontairement, pour la faire choir…
Les branchages des arbres tentaient de l’attraper au passage, mais elle était insaisissable, telle la fumée volatile qui s’échappait de la maison où elle avait grandit et qui l’avait connu si heureuse.
Elle n’en pouvait plus, tout lui semblait vain, elle repensait à sa famille, qui elle, avait déjà succombé aux assauts de la forêt quelques heures plus tôt. Elle était seule, perdue, et à bout de souffle. Elle ne rêvait plus que d’une chose, laisser les arbres la prendre, que tout cela finisse et qu’elle soit enfin en paix… Elle allait abandonner quand elle aperçut une lueur au loin. Cela lui redonna l’énergie nécessaire pour tenter de l’atteindre.
Au bout de quelques minutes durant lesquelles les grognements de la forêt lui parurent encore plus effrayants, elle arriva près de cette lueur. Elle émanait d’une modeste chaumière qui se trouvait là, comme perdue au cœur de cette mer verdâtre, lovée dans une clairière qui semblait presque hospitalière malgré les arbres inquiétants qui la bordaient…
Elle continua de courir jusque devant la porte, s’accordant quelques secondes pour reprendre son souffle avant de se résoudre à frapper. Elle allait le faire lorsque la porte s’ouvrit d’elle-même dans un grincement angoissant, puis une voix éraillée parvenant de l’intérieur l’invita à entrer.
Elle hésita quelques instants puis sentant la rumeur menaçante des arbres qui allait bientôt la rattraper, elle prit une grande inspiration et se décida à rentrer.
L’intérieur était modeste, une table, deux chaises, un bahut, une bibliothèque sur laquelle reposaient quelques livres poussiéreux et dans un recoin, un lit à la couverture grisâtre. Près de la cheminée il y avait un rocking-chair qui se balançait de manière lancinante, elle ne pouvait pas bien distinguer la silhouette qui y était installée et qui lui tournait le dos en marmonnant une mélopée incompréhensible.
Elle s’approcha lentement, ne se rendant même pas compte que la porte s’était refermée derrière elle. Elle arriva vers la silhouette qui se retourna alors brusquement vers elle avec un sourire édentée, la faisant reculer de quelques pas.
Elle observa rapidement la personne qui lui faisait face… si c’était bien une personne.
Il s’agissait d’une vieille femme, très vieille même, son petit corps frêle semblait tellement noueux qu’on aurait pu la croire faite de bois sous les plis de sa robe de toile sombre. Son visage était aussi ridé que la surface d’une marre dans laquelle on aurait négligemment lancé quelques galets épars, mais son regard d’ébène était tellement perçant qu’Evena avait l’impression qu’il pénétrait son âme troublée.
La vieille femme la fixa un moment dans le silence, la rumeur des arbres s’était tue semble t-il, mais cette soudaine quiétude était aussi inquiétante pour la jeune fille.
Puis l’ancêtre sourit, d’une façon qu’Evena voulut penser bienveillante, pour se rassurer elle-même. La jeune fille remarqua alors qu’une chaise se trouvais derrière elle, pourtant elle aurait juré qu’elle n’y était pas la minute d’avant… Mais la vieille lui fit un signe de la main l’invitant à s’asseoir, et malgré ses craintes et l’atmosphère étrange de la chaumière, Evena se sentit obligée d’obéir.
La vieille femme sourit de nouveau puis se mit à parler, d’une voix rauque qui craquait à l’oreille telle du bois sec :

« Grandiose éloquence,
Enivrement des sens,
Qui par l’aube précoce
Résonne en échos féroces.

La souche sèche et morbide,
Forte sous la lune gravide,
S’approche, dans le silence subtil,
De la frêle proie fébrile.

Plus nulle issue possible,
Elle s’écroule, trop fragile,
Et la forêt la dévore, sinistre prédateur,
Funeste destin dans l’inquiétant décor.

Pauvre âme égarée,
Perdue dans la Forêt des Marais,
Dans le sang son destin fut scellé.
Et désormais, son spectre assoiffé,
Hante aussi ces lieux maudits abhorrés,
Dans l’attente d’une nouvelle proie affolée… »

La vieille s’interrompit et observa Evena quelques instants, la jeune fille était comme pétrifiée par l’oraison de la vieille femme, mais en même temps, l’intérêt et la curiosité se lisaient sur son visage figé.
La vieille sourit, elle avait trouvé. Elle déclama alors :

«_ Telle est la loi de la forêt maudite. Quiconque y entre ne peut plus en sortir. Les arbres ne le permettent pas et les impudents ne font pas long feu, ils rejoignent rapidement les spectres de l’armée des Marais…
_ Mais, qui… qui… tenta maladroitement d’articuler Evena.
_ Je suis leur Mère à tous. Elle s’interrompit un instant devant le visage horrifié de la jeune et fragile jeune fille, puis poursuivit avec un rictus macabre, Et toi, tu es désormais mon élève. »